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FRANK MARGERIN – LE MÉCANICIEN DE L’HUMOUR ROCK - Photo © Cécile Gabriel

Le créateur de Lucien, pilier de Métal Hurlant et Grand Prix d’Angoulême en 1993 est l’invité d’honneur des Rencontres de Nérac 2018. Incarnant l’alliance du Rock et de la BD, il a été un compagnon de route d’Yves Chaland.
Né dans le XVIe arrondissement de Paris, le 9 janvier 1952, Frank Margerin vit une partie de son enfance dans un HLM de la porte d’Asnières. Son père artiste peintre, décorateur spécialisé dans les trompe-l’œil et les panoramiques à l’ancienne, le prédispose au dessin qu’il pratique dès sa plus petite enfance. Il entre aux Arts Appliqués au niveau de la seconde et en sort cinq ans plus tard avec un diplôme de... laqueur, une façon de se mettre dans les pantoufles de son père, celui-ci ayant envisagé de travailler avec son fils qui commence d’ailleurs à lui filer un petit coup de main sur quelques boulots.
La BD, pourtant, est vraiment sa passion. Il était sûr d’avoir envie d’en faire, mais pas d’y arriver. Le diplôme de laqueur lui permettrait pour le moins d’assurer un salaire. Le destin en décidera autrement. En montrant ses dessins, par hasard, chez Nathan, il croise l’éditeur Bernard Farkas, l’un des quatre fondateurs des Humanoïdes Associés. Ne sachant quoi faire de ses travaux, celui-ci l’envoie chez son associé Jean-Pierre Dionnet, le créateur de Métal Hurlant. « - Métal Hurlant ? Jamais entendu parler ». Or, Dionnet cherche à ce moment à diversifier son journal car il sent bien que la science-fiction qui en était le thème d’origine constituait un marché trop étroit. « - Fais-moi une petite histoire. Si elle me plaît, je te la passerai », lui dit-il. L’histoire en question s’intitule : Quand l’amour frappe à la porte... Il n’y a pas de hasard !

Les gros nez du Rock
Ce qui plaît à Dionnet, c’est ce dessin rond, propret, « gros nez » dans le sillage de l’école belge, du Lucky Luke de Morris en particulier, dans lequel néanmoins, on ressent des échos de l’Underground américain. C’est surtout une bande dessinée contemporaine susceptible de plaire au grand public.
Margerin cherchant des scénarios, Dionnet lui en passe un qu’il a dans ses tiroirs : une histoire d’envahisseurs venus d’une autre planète pour conquérir... Bobigny ! Mais son mentor est bientôt débordé par la gestion quotidienne de Métal Hurlant. Il suggère au dessinateur de faire ses scénarios lui-même. S’engageant d’abord sur la voie de parodies de nanars de SF, il a la chance de voir arriver Philippe Manœuvre à la rédaction en chef du journal. L’homme est alors la figure remuante de Rock & Folk. Il fait prendre un virage radical à Métal, le sortant de la planète SF pour le faire entrer dans la galaxie de la contre-culture. Il a l’idée de faire un « Spécial Rock » dans lequel Margerin créerait une bande de rockers où l’on reconnaîtra déjà Lucien. Le numéro fait un carton et Métal change de nature. C’est la « période Ricky » de l’artiste. Une nouvelle génération l’accompagne : Yves Chaland, Serge Clerc, Ted Benoit... qui s’illustreront dans la Ligne Claire. Tous se côtoient dans Métal : Druillet, Moebius, Caza, Dominique Hé, Chantal Montellier, Bazooka, Loustal... dans un improbable et joyeux mélange.
Le mensuel devient un phénomène générationnel. Margerin est sur la bonne voie : aux Arts Appliqués, il avait rencontré Denis Sire qui avait fondé avec des copains un groupe de Rock, Los Crados. Margerin monte avec eux sur scène pour les accompagner dans la percussion faisant donc comme ses héros l’expérience de ces petits concerts minables improvisés dans l’arrière-salle des bistrots. Frank place ses copains musiciens, dont son frère Gilou, dans la bande et y trouve du plaisir à raconter ses histoires : « Les idées venaient toutes seules ». C’est sa « période Lucien ».

Reconnaissance angoumoisine
Lucien devint la plus grosse vente des Humanoïdes Associés, sauvant régulièrement son éditeur de la faillite. Gotlib, le propriétaire de Fluide Glacial, lui proposa à plusieurs reprises d’opérer un transfert, qui se fera bien des années plus tard. En 1993, ses pairs de l’Académie des Grands Prix d’Angoulême l’élisent à la dignité de président. Il en profite pour faire accorder à Morris, l’idole de sa jeunesse, jusque là ignoré par le cénacle angoumoisin, un Grand Prix Spécial l’année suivante. Au même moment, le studio Jingle lui propose d’adapter sa série en dessins animés. Pour ne pas voir sa BD dénaturée à l’écran car la cible de la série télé est plutôt la jeunesse, il propose plutôt d’animer le personnage de Manu, un ado de 14 ans portant perfecto et grattant la guitare. Trois albums en seront dérivés, en collaboration avec Alteau.

La saison des transferts
De rumeurs de dépôt de bilan en crises financières, le navire des Humanos est chahuté. Margerin fait contre mauvaise fortune, bon cœur : « Cela fait trente ans qu’on les enterrait et ils étaient toujours là ». Ayant cependant de plus en plus de mal pour être payé, il part faire trois albums de Momo le coursier chez Albin Michel. Dans un Momo le coursier chez Albin Michel. Dans un Momo le coursier moment de rémission, pour aider son éditeur, il lui livre un album de Shirley & Dino, la version BD des comiques éponymes, puis entame le 9e Lucien. Cela n’empêche pas le gérant des Humanoïdes Associés, Fabrice Giger, de revendre son catalogue aux éditions Casterman pour se faire de la trésorerie. Margerin rejoint Fluide Glacial dont il avait décliné la proposition de collaboration quelques années plus tôt. Reprenant Lucien après sept ans d’absence, il décide de faire vieillir le rocker, devenu un Pater Familas décontenancé par sa progéniture, ayant toujours les « good vibes » chevillées aux Santiags.

Cigarettes, whisky et petites cylindrées
En 2012, c’est d’une autre passion dont il se saisit avec la complicité de Marc Cuadrado chez Dargaud : celle de la moto. Je veux une Harley ! raconte les aventures d’un cinquantenaire, Marc Carré, qui, à l’issue de son premier examen colorectal décide de vivre pleinement Carpe Diem et de s’acheter la Harley dont il rêve depuis l’enfance. Il va découvrir ce faisant un monde nouveau : les clubs de motards, les concentrations et les forums spécialisés, en clair des « 3 B » : Bécanes, Bières et Babes, pas toujours compatibles avec une vie de famille bien rangée... Une Life Rock ‘n Roll propice à la comédie dont Frank Margerin est l’un des plus drôles et des plus attachants artisans.

Didier Pasamonik

Exposition Frank Margerin, le mécanicien de l’humour rock du 6 octobre au 4 novembre 2018 à la Galerie des Tanneries